Contre l’impérialisme français

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Depuis la nouvelle invasion de l’Irak par l’administration Bush en 2003, le mot impérialisme est réapparu subitement sur le théâtre de la politique bourgeoise. Mais ce terme subit une distorsion majeure. Lorsque le terme impérialisme apparaît aujourd’hui il ne s’agit que rarement d’une prise de conscience des rapports réels de domination dans le monde[1]. En paraphrasant Sartre on pourrait dire « l’impérialisme, c’est les autres ». En fait, plus que jamais, le terme impérialisme désigne en France la politique étrangère des autres. L’impérialisme, ce serait uniquement et dans le meilleur des cas, la pax americana, avec son contrôle militaire de la planète, sa torture officielle, sa volonté de redessiner le Moyen-Orient par des massacres sectaires. Ou encore, l’impérialisme désignerait les menées du « nouveau tsar » Poutine en Ukraine. La France quant à elle échappe à toute réprobation. La France impérialiste ce serait du passé. D’ailleurs, pour les cyniques qui se piquent de finesse géopolitique, la Françafrique est le moindre mal à l’heure d’une « nouvelle ruée » chinoise et américaine sur l’Afrique. Pour les propagandistes plats, la France est la blanche colombe des « droits de l’homme » qui intervient pour aider des Etats « faillis » comme au Mali et en Centrafrique et pour sauver les populations du Moyen-Orient qui vivent l’enfer de « Daesh ». Bref, la notion d’impérialisme ne concernerait plus la France. Mais cette absolution ne concerne pas seulement les baratineurs professionnels qui ont toujours défendu les crimes au nom de la « grandeur de la France ». Jamais la France n’a été engagée sur autant de théâtres d’opérations et jamais elle n’a essuyé si peu de critiques sur sa politique de domination. Tout se passe comme si les guerres actuelles n’étaient plus impérialistes. A telle enseigne que les dernières opérations militaires françaises ne sont pas considérées par la plupart des « observateurs critiques » comme motivées par une recherche d’hégémonie politique et de mainmise économique. La première conséquence de cet angélisme, en fait de  cette bérézina idéologique, est l’absence en France d’un mouvement anti-guerre et d’un mouvement anti-impérialiste. Les guerres en Libye (en mars 2011), au Mali (depuis janvier 2013) et en Centrafrique (depuis décembre 2013), auxquelles il faut ajouter l’opération actuelle en Irak-Syrie et l’intervention « Licorne » pour évincer Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire (avril 2011) se déroulent sans que la moindre contestation d’importance ne se manifeste en France. Lorsqu’une opposition populaire franche se manifeste enfin contre l’impérialisme français, comme après la prise de position immonde de Hollande en faveur du massacre de Gaza le 9 juillet 2014, ce qui s’affiche jusque dans les écuries de la « gauche radicale » c’est la morgue et la « peur des masses », la peur notamment de la radicalité d’une jeunesse arabe des quartiers populaires qu’on a vite fait de dépolitiser en la taxant de « religieuse et communautaire ».

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Nous voulons analyser les raisons d’une telle situation. Nous ne dresserons pas ici un tableau historique même succint de l’impérialisme français, ni une analyse même lapidaire de sa stratégie actuelle mais nous chercherons à répondre à des questions précises et immédiates qui concernent l’absence d’opposition conséquente à « notre » impérialisme. Cette absence, disons le directement, vient des tares de la gauche anti-capitaliste en France. Car c’est à elle qu’incombe logiquement, ici en métropole, le rôle de force principale dans la construction d’un mouvement anti-impérialiste. Or, c’est loin d’être le cas. D’où vient le fait qu’à chaque nouvelle guerre, sous une approche humanitaire ou émotive, des franges croissantes de la « gauche radicale » passent « l’arme à droite » et désertent le camp de ceux qui s’opposent au système impérialiste et en premier lieu le camp de ceux qui s’opposent à l’impérialisme français ? D’où vient l’absence de positions claires contre l’impérialisme français ?  Pourquoi n’existe-t-il pas de rejet explicite, pratique, de la « guerre contre le terrorisme » à laquelle s’est ralliée la France et qui n’est que la forme actuelle de la guerre contre les peuples opprimés ? Identifier ces raisons c’est comprendre un des secrets d’une domination qui perdure. Ce que nous voudrions montrer dans cet article c’est que cette faiblesse de l’anti-impérialisme en France est constitutive et non conjoncturelle. Elle vient de raisons politiques et idéologiques profondes qui pourrissent littéralement les courants qui se réclament de l’anti-impérialisme en France.

1)      Il s’agit en premier lieu de l’aboutissement de positions pacifistes défendues par la plupart des courants de la « gauche radicale ». Le pacifisme place dans le meilleur des cas les dirigeants impérialistes et les groupes et pays visés par les impérialistes au même niveau, en les condamnant tous les deux tout en prétendant être du camp « vraiment anti-capitaliste ». L’anticapitalisme se résume pour ces courants à lutter pour les salaires ou contre les licenciements ou à organiser des contre-sommets altermondialistes. Mais, contre les forces armées du capital et contre leurs guerres, ces courants se contentent de condamner le « choc des barbaries » au prétexte que ceux qui luttent actuellement contre ces guerres sont des forces réactionnaires, obscurantistes, ou même « fascistes ». En affirmant que l’islamisme est un ennemi au même titre que l’impérialisme de nos démocraties de marché, les courants de la gauche radicale obscurcissent la nature du combat et ne permettent pas de lutter contre l’influence de l’islamisme qui a des raisons objectives. Cette position très confortable et indolore pour le capital, surtout quand on vit dans un pays impérialiste, est globalement celle du Front de Gauche et du NPA. Cette position se résume dans des slogans déconcertants et pourtant rabâchés comme « Ni Bush, Ni Saddam », « Ni Clinton, ni Milosevic », « Ni Bush, ni Ben Laden », « Ni les impérialistes, Ni les fous de Dieu ». L’absurdité de ces parallèles apparaît en prenant un peu de recul. C’est comme si lors de la guerre d’Algérie la position « vraiment anticapitaliste » n’était pas « Indépendance pour l’Algérie » ou même « FLN vaincra » mais était « Ni les tortionnaires français, Ni le terrorisme du FLN ». Cette position d’équivalence revient à ne pas mener un combat contre son propre impérialisme. Elle consiste donc à renforcer toutes les chapelles réactionnaires qui s’emparent du drapeau anti-impérialiste. Mais cette déplorable ligne s’est quelque peu modifiée à l’aune des « révolutions arabes » en se dégradant un peu plus. La gauche radicale en soutenant mordicus et sans le moindre point de vue de classe les « rébellions » (fussent-elles dirigées par les intégristes habituellement conspués) s’est ralliée concrètement les projets occidentaux de renversement des régimes libyens et syriens. On passe ainsi subrepticement du pacifisme au soutien direct à son propre impérialisme.

2)      La seconde position qui explique l’absence d’un courant anti-impérialiste d’importance en France est celle du souverainisme chauvin. Elle s’exprime par le rejet du seul impérialisme américain et de sa base avancée sioniste. Elle condamne non pas l’impérialisme français en tant que tel mais l’indiscutable alignement complet de ses dirigeants actuels sur l’atlantisme. Dans les conditions d’un « impérialisme secondaire » comme la France, cette position que l’on retrouve dans les idées de démondialisation  et de protectionnisme intelligent chères au Monde diplomatique signifie que le combat actuel prioritaire serait celui pour l’ « indépendance » et la « souveraineté » de la France. Une France alliée si possible avec ceux qui comme la Russie et la Chine refuse l’hégémonisme américain. Chacun connaît bien l’expression nationaliste d’extrême-droite de ce courant. Mais on connaît moins sa version « anticapitaliste ». L’impérialisme est alors confondu avec les USA et l’Union européenne libérale, et on insiste sur le contenu « révolutionnaire » de la résistance de certains pays «émergents » comme la Russie ou mieux le Venezuela. L’opposition à l’impérialisme ne devient qu’une recette pour répondre à la crise capitaliste avec les moyens d’une gestion capitaliste alternative. La « solution » nationaliste sans rupture avec le capitalisme mondial est une vaste escroquerie et en aucun cas une remise en cause du règne de la bourgeoisie.

3)      Ces deux courants ont beau se considérer car radicalement opposés, ils partagent une série de présupposés idéologiques. Ses positions ne sont pas nouvelles, elles viennent d’une tradition de la gauche française. La lutte contre ces deux positions est une condition pour la construction d’un courant anti-impérialiste en France.

  1. a) Les racines historiques du pacifisme et du chauvinisme viennent du soutien aux guerres coloniales.

-On condamne les violences des régimes de Côte d’Ivoire, de Libye, de Syrie. On présente ces pays comme des cas pathologiques isolés, tenus par des tyrans paranoïaques. En utilisant le vocabulaire dominant, en parlant de dictature, on s’empêche de penser l’origine du conflit. Or ces conflits viennent pour la plupart d’une remise en cause même partielle de l’ordre mondial. Mais se révolter contre le droit de voler et d’exploiter ne peut être que du terrorisme. La gauche radicale prétend ne pas prendre partie mais elle dénonce en premier lieu les atrocités des groupes ciblés par les impérialistes. Dans la littérature de la gauche radicale c’est avant tout Bachar qui a favorisé l’EI et non la guerre en Irak depuis 2003 ou les manœuvres des régimes du Golfe. Les Ubu rois fanatisés sont désignés comme la source des guerres et non pas les impérialistes.

-Les militants anticolonialistes en France, les saboteurs des ports et des rails, les « soldats blancs » d’Ho Chi Minh, Audin, Yveton, Alleg, les porteurs de valises ont été placé en marge du PCF et contre sa ligne pacifiste. Ligne qui s’oppose à la 8ème condition d’adhésion à l’IC. Pas de reconnaissance du droit à l’indépendance. En 1945 en Indochine le PCF soutient la recolonisation et le 8 mai il soutient la répression effroyable dans le Constantinois, en 1954 le PCF condamne le soulèvement FLN. Au nom de l’intégrité de la France et des intérêts français. Négation de l’internationalisme prolétarien. Pourtant, l’internationalisme est fondateur du mouvement communiste « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous », l’unité du monde des opprimés face à l’unité du monde du capital. L’unité internationale est même plus importante que l’unité des ouvriers à l’échelle nationale.  Deuxième argument souvent repris aujourd’hui : il ne faut pas laisser la place à un autre impérialisme.

  1. b) Percevoir la dictature de la bourgeoisie comme étant la démocratie, c’est ignorer que la démocratie bourgeoisie organise ses intérêts de classe par la force brutale. Par la guerre et le pillage à l’extérieur, par la division raciste des masses populaires, la destruction des conquêtes sociales à l’intérieur.  Le consensus n’est possible que par la corruption de l’aristocratie ouvrière qui tire profit du statut quo et de l’exploitation des pays dominés. Il y a un lien de fer entre la violence dissimulée de la propriété privée, du règne de la marchandise et la violence ouverte des guerres impérialistes. Le pillage de la plus-value se fait selon des règles pacifiques du droit. Accepter la forme non violente du capitalisme, c’est accepter sa conséquence, la forme violente du règne mondial du capital.
  1. c) Accepter la démocratie bourgeoise à l’intérieur de la métropole, son fonctionnement politique, ses financements publics, c’est accepter les rapports sociaux du capitalisme, c’est accepter l’impérialisme français.

Combattre l’impérialisme français ne peut se faire qu’en dénonçant la démocratie bourgeoise ; c.a.d en défendant la destruction des rapports sociaux bourgeois. La démocratie capitaliste n’est pas le meilleur régime possible mais le meilleur régime pour le règne de l’impérialisme.

[1] Cf. notre texte sur l’impérialisme aujourd’hui . L’impérialisme est le système actuel du capitalisme mondial. La définition marxiste de l’impérialisme a été formulée par Lénine en 1916. « L’impérialisme est un stade historique du capitalisme. Cette particularité est de trois ordres : l’impérialisme est (1) le capitalisme monopoliste ; (2) le capitalisme parasitaire ou pourrissant ; (3) le capitalisme agonisant. ». La particularité de l’impérialisme n’est donc pas qu’il soit une mondialisation. Le capitalisme est d’emblée international, il constitue dès son acte de naissance un marché mondial comme  l’établit dès 1848 le Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels. La particularité de l’impérialisme est d’être le dernier stade du capitalisme car il pousse à son maximum toutes les contradictions du capitalisme. C’est une donnée objective. L’époque de l’impérialisme est donc celle des crises générales, des guerres mondiales et des révolutions. Cette époque ouvre la voie à la révolution prolétarienne mondiale (c’est-à-dire aux révolutions socialistes et aux révolutions de nouvelle démocratie). L’époque de l’impérialisme est l’époque des premiers pas du socialisme, c’est-à-dire des premiers pas de la transition du capitalisme au communisme. La restauration du capitalisme en URSS puis en Chine ne change pas la nature de l’époque impérialiste.

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